Rapports de race et de classe dans la société guadeloupéenne, par Elie Domota du collectif LKP

Pour mieux comprendre ce qui se passe aux Antilles, nous vous proposons une analyse d’Elie Domota, secrétaire général du syndicat indépendantiste UGTG (premier syndicat de l’archipel avec 52 % des voix aux prud’homales) et porte-parole du LKP. (photo AFP)

Les Hutus et les Tutsis

Mercredi 28 janvier 2009, lors des négociations entre le collectif Lyannaj Kont Pwofitasyon, les élus , les représentants des socio professionnels et l’encadrement de l’Etat, le préfet quitte les négociations. L’ambiance est lourde. Monsieur Willy Angele, président du MEDEF Guadeloupe, affirme qu’il est prêt à travailler sur un projet de territoire s’il le faut. Il exprime, à travers son expérience de Mai 1967, son aversion pour les débordements violents et ne veut pas voir son pays se déchirer comme le firent les Tutsis et les Hutus.

Déclaration d’ Elie Domota :

Je tiens à réagir au propos concernant les Hutus et Tutsis. Je salue
Monsieur Arconte, directeur du Travail qui est resté dans cette réunion et
dont je ne sais pas s’il est Hutu ou Tutsi. Et je tiens tout simplement à
affirmer, Monsieur Angel (patron du MEDEF Guadeloupe), que nous ne
pouvons nier que vous, Madame Koury (présidente de la Chambre de
Commerce et d’Industrie de Pointe à Pitre) et Monsieur Payen (membre du
Comité Economique et Social) soyez des Guadeloupéens, ce n’est pas notre
propos.

Ce que nous affirmons, c’ est que la société guadeloupéenne s’est
construite sur des rapports de race et de classe depuis 400 ans.
Aujourd’hui, dans la pyramide, le pouvoir correspond à une couleur, on
vient de le constater (les représentants de l’Etat ont quitté les
négociations). En Guadeloupe actuellement, au sommet de la pyramide, on
retrouve les Blancs et les Européens, au bas de l’échelle se situent les
Nègres et les Indiens, c’est un constat. On nous parle de paix sociale ! La
paix sociale ne peut exister dans un pays quand la majorité de ses enfants
est exclue du travail, est exclue du savoir, est exclue des responsabilités (
…)

Aujourd’hui, en analysant les 50 plus grandes entreprises en Guadeloupe,
leurs cadres ne sont pas des Guadeloupéens d’origine africaine ou
indienne, c’est la vérité ! En observant les administrations, les services de
l’Etat, les chefs de services et les cadres ne sont pas majoritairement des
Guadeloupéens d’origine africaine ou indienne ! Dire le contraire, c’est
mentir, (…) !
Quels sont les services que les Guadeloupéens d’origine africaine et
indienne gèrent en Guadeloupe ? Ce sont les services qui relèvent de la
gestion de la misère. La CMU (la Couverture Maladie Universelle), monsieur
Yacou, le RMI (le Revenu Minimum d’Insertion) monsieur Lubeth, le pôle
emploi ANPE-ASSEDIC monsieur Dumurier, la CAF et l’API (l’Allocation
Parent Isolé) monsieur Saint-Clément. Les Guadeloupéens d’origine
africaine et indienne gèrent la misère des Guadeloupéens ! Dans tous les
autres services de l’Etat qui exercent un pouvoir, tant dans leur direction
que dans leur staff d’encadrement, on ne trouve pas de Guadeloupéens
d’origine africaine ou indienne !

Bien évidemment, on nous parle de formation, c’est faux archi faux !
Nous connaissons des diplômés « à la tonne », mais ils ne travaillent pas
en Guadeloupe. Dernièrement, j’ai reçu une jeune femme diplômée en
ressources humaines qui postulait sur un poste à Air France ; on lui a
proposé un poste d’hôtesse de l’air. Et sur ce poste a été recrutée une
personne venant de France avec moins de diplômes qu’elle !Nous
l’interprétons ainsi, c’est une question de couleur de peau, c’est la réalité
telle que nous la percevons.

En France, 6% des offres marchandes dans le secteur privé sont gérées
par l’intérim et les cabinets de consultants. En Guadeloupe 50% de ces
offres sont gérées par ce secteur ! Et qui dirigent ces cabinets d’intérim et
de consultants ? Qui y travaillent ? Ce ne sont pas majoritairement des
guadeloupéens d’origine africaine et indienne.
Aujourd’hui en Guadeloupe, on embauche du personnel sous le sigle BBR !
Un bleu blanc rouge ! J’ai travaillé en France, il m’a été demandé
d’embaucher un BBR, un « 01 codification informatique », 01 signifiant « 
nationalité française » ! Ou un « vrai 01 » signifiant un Français blanc !
Voilà ce qui se passe sur la discrimination raciale à l’embauche.
Cela explique pourquoi de jeunes diplômés guadeloupéens et martiniquais
ont déjà mis en ligne plusieurs blogs dont http://antildiscrim.skyrock.com/
où ils expriment ce qui leur arrive, la victimisation dans le système !

C’est la vérité, la Guadeloupe a été construite sur des rapports de classe et
de race qui perdurent depuis 400 ans.
Le système de la plantation a été maintenu, prenons des exemples,
Monsieur Angele. Prenons des entreprises comme Carrefour, Monsieur
Bricolage, est ce que la photographie de leur encadrement correspond à la
réalité ethnique de la Guadeloupe, à la réalité sociale ? NON et NON ! C’est
une évidence !

Face à cette situation, nous affirmons, pour répondre à votre remarque sur
les Tutsis et Hutus, que nous ne sommes pas du tout dans ce schéma. Nous
ne contestons pas que vous soyez un Guadeloupéen tout comme monsieur
Payen, sinon on se mettra à contester le caractère guadeloupéen de
n’importe qui ! Nous l’affirmons de nouveau, la paix sociale ne peut exister
dans un pays quand la majorité d’un peuple est exclue !
Et aujourd’hui en Guadeloupe, 99,99% des chômeurs sont des
Guadeloupéens d’origine africaine et indienne.

Prenons encore des exemples. A Jarry, il y a des commerces qui ont
ouvert récemment comme Décathlon, Kiabi ou Casino. Je travaille à l’ANPE,
qui était chargée de réaliser le recrutement de Décathlon. Nous avons
travaillé à la sélection, aux offres d’emploi comme il le fallait. Par la suite,
un cabinet de consultants payé par le groupe Hayot a « nettoyé » le travail
et ensuite, le personnel est venu de Paris ! Je suis persuadé qu’en visitant
ce magasin n’importe qui a été interpellé ( nous n’interdisons à personne
de travailler ), par le fait qu’il est surprenant d’embaucher un personnel
venant de Paris pour être caissière à Pointe A pitre ! Lorsque nous posons
ce problème, on nous taxe de racisme ! Nous résidons dans un pays de
1600 km2 avec 460 000 habitants dont … 60 000 chômeurs. Nous avons
avec la Guyane le plus important taux de chômage !

Nous avons vu récemment un courrier de monsieur Vion (hôtelier)
affirmant : « Qu’on soit de la Creuse, de la Guadeloupe, de la Corrèze ou
de la Normandie, on est français ». Ce n’est pas aussi simple, Monsieur
Vion ! Comment voulez-vous que la paix sociale existe en Guadeloupe si
les Guadeloupéens ne peuvent pas y travailler !
J’ai eu l’occasion de vous rencontrer, madame Jeanny Marc (maire de
Deshaies, députée de la 3è circonscription) sur ces questions,
particulièrement sur l’hôtel Fort Royal.
Un jour est arrivée à l’ANPE une offre d’emploi pour l’embauche de 40
personnes avec comme tâches de couper de l’herbe, laver la vaisselle,
nettoyer les chambres, faire les lits, porter les bagages, et avec comme
contrainte « anglais lu, parlé et écrit obligatoire ! » Cela signifie que si nos
enfants formés au lycée hôtelier, avec un niveau bac+2 ou bac+3, parlent
anglais couramment, c’est cela leur destinée, laver la vaisselle dans un
hôtel à Deshaies ?
Nous avons de nombreux jeunes diplômés en Guadeloupe qui sont obligés
de procéder à l’ensachage de clous dans des entreprises à Jarry ou
réalisent des sandwichs dans des fast-foods ! C’est cela qui leur arrive car
ils refusent de partir et de quitter leur pays, espérant à terme trouver un
job !

D’autres par contre, prennent l’avion et partent. Une fois arrivés, par
exemple en Allemagne ou ailleurs, c’est fini, ils ne reviendront qu’en
vacances, (…), ils fonderont une famille, leurs enfants seront allemands,
australiens ou autre. Et c’est ainsi que la Guadeloupe perd ses forces vives
 !
Le processus que nous venons de décrire concernant l’hôtel Fort Royal est
très subtil, vous le savez bien, Monsieur Arconte : si une offre d’emploi a
été déposée dans le service public de l’emploi et si cette offre n’a pas été
satisfaite dans un délai de 30 jours car on n’a trouvé personne en
Guadeloupe, dans ce cas la législation permet d’opérer « l’introduction de
main d’oeuvre étrangère » ! C’est ainsi que, tout naturellement, 45 Suédois
ont pris les postes dans un hôtel appartenant à la collectivité régionale !
Cela nous permet d’affirmer haut et fort qu’il faut une priorité d’embauche
aux Guadeloupéens en Guadeloupe ! Il faut que ce qui se passe au sommet
corresponde à la situation ethnique et sociologique du pays ! Cela est la
règle dans tous les pays.
Pourquoi aujourd’hui en France, à partir de ce qui s’est déroulé au Etats-
Unis, Christine Kelly a été nommée au CSA ? On a avec empressement
nommé une préfète d’origine Camerounaise sans même s’apercevoir que
madame Pierrot, Guadeloupéenne de Trois-Rivières, occupe depuis
longtemps ce type de poste !

Ces questions, nous les posons sans haine de façon justement à ne pas
arriver à la haine ! Car si un embrasement des banlieues a eu lieu il y a
deux ans, c’était justement parce que ces jeunes, se sentant exclus,
affirmaient : « Nous sommes français ! » De ce fait une série de mesures
furent appliquées, train pour l’emploi, etc.
Ici nous sommes toujours dans le même système, un système construit sur
des rapports de classe et de race depuis 400 ans ! Nous ne reviendrons
pas sur les chiffres. Nous sommes les premiers concernant les jeunes filles
mères, nous sommes les premiers avec les Guyanais pour le SIDA, nous
sommes les premiers dans nombre d’aspects négatifs. Par contre dans le
domaine sportif, lorsqu’il s’agit du capitanat de l’équipe de France de foot
ou pour réaliser des performances en athlétisme, nous sommes demandés
 !
Au point pour nous d’intégrer les domaines où nous sommes cantonnés.
Lilian Thuram est un grand sportif mais tous nos enfants, seront-ils des
Lilian Thuram ? Seront ils des Teddy Riner ? Non ! Cela signifie que tous
nos enfants ont droit à la réussite ! Quand j’étais petit, je lisais Blek, Yataca,
Zambla et Akim comme tous les jeunes de mon âge. En grandissant, un
adulte m’a interpellé me déclarant : « Domota, quelque chose ne va pas :
le héros tout seul, le plus fort dans la forêt, commande à tous les Nègres,
tous les serpents, tous les gorilles, toutes les bêtes, le Blanc seul
commande tout le monde ! » Alors évidemment on se réfère au héros !

Les héros des Guadeloupéens aujourd’hui, qui sont ils ? Ce sont Thierry
Henry et Lilian Thuram. L’épanouissement, la réussite par le sport sont des
notions fondamentales mais admettons que nos enfants ne peuvent avoir
comme seuls modèles Thierry Henry et Lilian Thuram ! Il faut que nos
enfants aient comme modèle Nicolo ou d’autres personnes s’illustrant dans
d’autres domaines. Il faut que nos enfants osent affirmer : « Je voudrais
être un jour monsieur Météo ! ». Depuis 25 ans c’est toujours le même,
actuellement M. R. Mazurie ! Nous devons viser l’excellence mais pour la
Guadeloupe !
Nos enfants, au cours de leur développement, ne voient personne qui leur
ressemble lorsqu’ils regardent la télévision. Dans les activités
professionnelles, celui qui symbolise la réussite ne nous ressemble pas. Par
contre, celui qui est dans la rue nous ressemble. On finira par intégrer, si
nous sommes croyants, que c’est une malédiction !

Rappelons nous de la phrase, lorsque Cham fut banni : « Tu seras l’esclave
de tes frères ». N’est-ce pas, Monsieur Lurel, vous parliez de Dieu
précédemment. Ainsi Cham était l’esclave de Japhet et de Sem. Or Sem
était de la lignée des Sémites, les Juifs et les Arabes. Et Japhet de celle des
Blancs. Depuis la nuit des temps, il était écrit que les Nègres seraient les
esclaves des Juifs, des Blancs et des Arabes. Nous finirons par intégrer
cette prétendue malédiction !
Ou bien nos enfants finiront par se dire : « A quoi bon aller à l’école,
continuer à faire des études d’agriculture, de toute façon nous sommes au
pied de la croix, restons dans la rue, prenons les armes ». Voilà le modèle
de société vers lequel nous nous et que nous devons condamner et
combattre. Nous devons nous mettre ensemble pour en changer le cours et
pour ne pas nous diriger vers une impasse. Car nous, dans cette
assemblée, nous pouvons penser que nous avons réussi notre parcours
social : J’ai 42 ans et 3 enfants, je suis directeur adjoint à l’ANPE. J’ai
réussi quoi aujourd’hui : un parcours personnel. Mais que laissons-nous à
nos enfants ? Un pays meurtri.

Nous avons eu la démonstration aujourd’hui que nous devons prendre
notre destin en main car la politique publique de l’Etat français ne répond
pas à nos exigences. Monsieur Lurel, rassurez-vous, nous ne sommes pas
dans une démarche politicienne. Chaque fois que vous vous exprimez,
vous êtes en train de régler les comptes avec d’autres mais cela ne peut
s’adresser à nous. Notre démarche vise à régler les exigences sociales
prioritaires du peuple guadeloupéen en souffrance aujourd’hui.

Ajoutons ceci, concernant les Hutus et les Tutsis et le respect de la
démocratie. Le gouvernement Pétain était légitime (s’adressant à monsieur
Angele), le Code Noir était légitime (Rectification de monsieur Angele : « 
Pas légitime, légal »). Pardon il était légal. Donc vous êtes pour la légalité.
C’est pour cela que j’affirme que tout a une limite et que c’est donc le fait
qui fait le droit. Si nos ancêtres n’avaient pas estimé que le Code Noir, bien
que légal, n’était pas légitime, nous en serions toujours en esclavage ! Je voulais simplement apporter cette nuance : ce n’est pas parce qu’ un
concept est légal qu’il est pour autant correct.

Nous avons entendu les propositions de monsieur Lurel, celles de monsieur
Gilot et celles de madame Jeanny Marc. Nous souhaitons travailler sur vos
propositions et nous vous saurions gré de nous les faire parvenir par écrit,
de façon que nous puissions les étudier nous aussi.

Publié par Lyannaj kont pwofitasyon le vendredi 6 février 2009

Source : Montraykreyol