Philippe Poutou, un ouvrier en campagne (La Croix, 06 avril 2012)

Jusqu’au 14 avril, « La Croix » présente les dix candidats à la présidentielle, avec leurs forces et leurs faiblesses. Aujourd’hui, le candidat du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA).


Philippe Poutou par Christian Courrèges pour La Croix

Pour tout le mois d’avril, Philippe Poutou a pris un congé sans solde. Un mois entier loin de l’usine. « Au début, j’ai mené de front les deux activités : trois jours par semaine au boulot et deux jours à faire campagne. Mais là, cela n’était plus possible. Du coup, c’est le parti qui compense la perte de salaire », confie le candidat du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), ouvrier du secteur automobile, bien décidé à décoller dans les sondages dans le sprint final.

Le candidat « invisible »

Pour beaucoup, son anonymat est un handicap rédhibitoire. Philippe Poutou, lui, en fait presque un étendard. « Certains plaisantent sur le fait que je suis le candidat “invisible” et venu de nulle part. Eh bien oui, je suis un anonyme, mais comme des millions d’autres de ce pays qui n’en peuvent plus des politiciens professionnels. »

Philippe Poutou n’a, il est vrai, pas eu beaucoup de temps pour émerger sur la scène politique. C’est en effet en juin 2011 que le NPA a annoncé l’investiture de son candidat, juste un mois après qu’Olivier Besancenot avait annoncé son choix de ne pas repartir en piste pour une troisième campagne.

Néophyte en politique, son successeur n’aura eu qu’une petite année pour se faire connaître. Un nouveau venu qui, au début, n’était pas jugé suffisamment « bon client » par les médias. « C’était très compliqué pour lui. Certaines chaînes voulaient bien recevoir un représentant du NPA, mais pas Philippe. Elles voulaient une tête connue et exigeaient Olivier Besancenot et personne d’autre », raconte Catherine Della, membre du conseil politique national du parti.

Le « seul ouvrier dans la campagne »

Philippe Poutou, 45 ans, est ouvrier mécanicien à l’usine Ford de Blanquefort (Gironde) où il gagne 1 800 € net par mois. Militant à la CGT, il s’y est mobilisé durant quatre ans pour empêcher la fermeture du site et sauvegarder plus de mille emplois. Il est fier de ce combat : celui d’un salarié de base qui n’a « pas besoin de visiter une usine entourée de caméras une fois tous les cinq ans pour parler de la souffrance sociale qui embrase ce pays ». Et il aimerait que, de temps en temps, au lieu de lui parler de ses sondages au fond du ravin et de la razzia « mélenchonienne » sur les voix de la gauche de la gauche, on lui donne un peu de temps pour raconter ce qu’il vit toute l’année au travail.

« Les autres candidats parlent du chômage, de la précarité, de l’angoisse de l’avenir, dit-il. Moi, c’est ce que je vois au quotidien. La trouille des collègues de perdre un jour leur boulot, la souffrance au travail, les dépressions, les cachetons qu’on avale en douce pour tenir le coup. » Pour les soutiens de Philippe Poutou, cette candidature « venue d’en bas » est un atout. « Se faire le porte-parole des sans-voix est un choix audacieux dans une présidentielle, mais aussi un peu risqué, car beaucoup de ces électeurs se réfugient volontiers dans l’abstention dans ce type d’élection », constate Florence Joshua, docteur à l’Institut d’études politiques de Paris.

Une campagne sur un champ de mines

La situation n’est pas banale : Philippe Poutou porte les couleurs d’un parti dont plusieurs hauts dirigeants disent publiquement qu’il serait préférable qu’il jette l’éponge. « En fait, il a été choisi parce que le parti, déchiré, n’a pas réussi à se mettre d’accord sur une candidature qui fasse consensus », explique Florence Joshua. Certains responsables du NPA s’insurgent contre sa posture trop « ouvriériste » et militent ouvertement pour un ralliement au Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon, estimant qu’ en maintenant son candidat le parti « prend le chemin de la marginalité » . Drôle d’ambiance. « Il faut juste faire avec… », confie, philosophe, le principal intéressé qui a toutefois bien du mal à mobiliser des troupes beaucoup plus clairsemées qu’en 2002 ou 2007, où les meetings de Besancenot faisaient souvent salle comble.

Le langage de « la vraie vie »

Le 29 octobre 2011, dans l’émission de Laurent Ruquier sur France 2, Philippe Poutou fut victime d’un éprouvant baptême du feu télévisuel. Une bonne tranche de rigolade sur le plateau, un grand moment de solitude pour lui. « On a envie de lui faire des petits “poutous” », avait d’abord lancé dans un grand éclat de rire Omar Sy, le comédien vedette d’Intouchables . « Un poutou, tous pour un », avait renchéri Laurent Ruquier, avant de dérouler le CV de son invité sur un ton badin. « Vous avez multiplié les petits boulots après avoir raté le bac. Vous êtes sans diplôme… », avait aimablement rappelé l’animateur à un candidat qui, après avoir semblé prendre cela avec bonne humeur, était apparu soudain très crispé.

L’émission a été fort mal vécue au sein du NPA. Critiqué par certains pour sa passivité, Philippe Poutou a fini par régler ses comptes dans un livre. Christine Poupin, porte-parole du NPA, ne décolère pas contre ce « bizutage d’une violence difficilement acceptable ». « On a voulu se payer l’ouvrier, juste parce qu’il ne parle pas comme les professionnels de la politique. » Aujourd’hui, Philippe Poutou est plus à l’aise devant les caméras mais n’a pas changé sa façon de parler. « Et c’est très bien ainsi », juge Dominique Malvaud, militant drômois du NPA. « Je retrouve chez lui les mots que j’ai entendus pendant les trente-six ans que j’ai passé comme aiguilleur à la SNCF. Pas ce langage formaté des émissions politiques. Les mots qu’on entend tous les jours sur les usines, sur les chantiers ou dans les HLM. »


Son parcours : un engagement syndical très fort

Militant au lycée

Fils d’un facteur et d’une mère au foyer, Philippe Poutou commence à militer au lycée. « J’étais révolté par la violence et le racisme. J’étais aussi très engagé dans le combat antinucléaire » , relate cet admirateur de Salvador Allende et de Nelson Mandela.
Son parcours professionnel

Après avoir occupé des emplois précaires, Philippe Poutou est embauché en 1996 comme intérimaire à l’usine Ford de Blanquefort (Gironde) où il obtient un CDI trois ans plus tard. « Je suis mécanicien chargé de l’entretien des machines » , explique ce militant qui, localement, s’est fait connaître par son combat syndical à la CGT pour la défense d’une usine régulièrement menacée de fermeture.

L’engagement à l’extrême gauche

En 2010, il est tête de liste en Gironde du Nouveau parti anticapitaliste (NPA), fondé en février 2009 en remplacement de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). Bien que ne faisant pas partie du Conseil politique national du parti, il est désigné candidat à la présidentielle en juin dernier.

PIERRE BIENVAULT